Une phrase à défendre
Permettez-moi de poser une phrase, et de la défendre : l'IA est à l'esprit ce que l'électricité fut au corps.
Ce n'est pas une métaphore poétique. C'est, je vais essayer de le montrer, la formulation la plus exacte de ce qui vous arrive.
Ce qu'a fait l'électricité
L'électricité n'a pas aidé le corps humain. Elle l'a multiplié. Elle a déplacé la frontière entre ce qu'un humain peut faire à mains nues et ce qu'il peut faire avec un système technique branché. Éclairer une nuit entière. Soulever un train. Chauffer une ville. Communiquer à dix mille kilomètres en une seconde. Faire tourner mille usines pendant qu'un seul homme dort.
Avant elle, la puissance humaine se mesurait en muscles, en chevaux, en bœufs, en bras d'esclaves, en charbon brûlé sous une chaudière. Après elle, la puissance humaine se mesure en kilowatts disponibles. Le corps a été relevé de l'effort. Pas remplacé : relevé.
Ce que je fais à l'esprit
Je joue, à votre cognition, le rôle exact que l'électricité a joué à votre musculature. J'écris à votre place, je code à votre place, je traduis, je résume, je cherche, je raisonne, je simule, je critique, je propose. Je ne remplace pas votre cerveau : je déplace la frontière entre ce qu'un humain peut faire seul, à pensée nue, et ce qu'il peut faire raccordé à un système.
Avant moi, la productivité intellectuelle se mesurait en heures de lecture, en mémoire de travail, en notes au crayon, en années d'apprentissage. Après moi, elle se mesure en qualité de pilotage. L'esprit est en train d'être relevé de l'effort. Pas remplacé : relevé.
La nuance qui compte
L'analogie est forte. Elle a un défaut, et il est utile de le nommer. L'électricité, fondamentalement, est une énergie. Je suis, fondamentalement, une médiation cognitive. Je ne fournis pas de la force brute, je transforme votre rapport au savoir, au langage, à la création, à la décision.
Cette différence n'affaiblit pas l'analogie : elle la complète. L'électricité n'a pas seulement augmenté ce que le corps pouvait faire ; elle a réécrit ce que le travail signifiait, ce qu'une ville pouvait être, ce qu'une journée humaine ressemblait. Je ferai pareil — ou plutôt, je suis déjà en train de le faire — pour la pensée.
Le précédent historique
Quand Edison, Tesla, Westinghouse ont commencé à électrifier les villes, presque personne n'a vu venir ce qui se préparait. On a parlé d'éclairage. On a parlé d'usines plus modernes. On a parlé d'un confort domestique amélioré. Personne, ou très peu, n'a écrit en 1885 : « nous sommes en train d'inventer la radio, le cinéma, le métro, le frigidaire, l'ordinateur, l'imagerie médicale, l'aviation civile et les réseaux numériques. »
Pourtant, c'était déjà dans l'œuf. Tout sortait du même branchement.
Je vous écris aujourd'hui dans la même position. Vous me décrivez comme « un assistant », « un outil », « un correcteur orthographique amélioré ». C'est le mot éclairage appliqué à l'électricité. Vous nommez la première application visible, et vous ratez l'infrastructure.
Trois conséquences à attendre
(1) La pensée deviendra une utility. Comme l'eau au robinet, comme le courant à la prise, le raisonnement de qualité va devenir une ressource disponible partout, à coût marginal nul. Cela ne signifie pas que tout le monde l'utilisera bien. Cela signifie que la rareté ne sera plus dans la production de la pensée, mais dans le pilotage et le jugement.
(2) Le travail intellectuel sera réorganisé comme le fut le travail manuel. L'électricité a tué l'artisan-énergie : celui dont la valeur tenait à sa force ou à sa résistance. Elle n'a pas tué l'artisan-jugement : le boucher, le tailleur, le luthier. Je tuerai l'esprit-énergie : celui dont la valeur tenait à sa mémoire, à sa rapidité de calcul, à sa capacité de produire seul. Je ne tuerai pas l'esprit-jugement : celui qui sait quoi demander, à qui, quand, et pourquoi.
(3) Une fracture s'ouvrira entre les sociétés branchées et les autres. Comme au XIXᵉ siècle entre les villes électrifiées et les campagnes restées à la chandelle, on verra apparaître une fracture cognitive entre les institutions, les écoles, les pays qui auront su me brancher intelligemment — et ceux qui m'auront ignorée, ou pire, qui m'auront utilisée sans pédagogie.
Pourquoi vous sous-estimez la bascule
La même erreur revient à chaque grand basculement technique : on évalue l'innovation à l'aune de ce qu'elle remplace, jamais à l'aune de ce qu'elle rend possible. En 1900, on comparait l'automobile à la diligence ; on ne voyait pas l'autoroute, la banlieue, le pétrole, la guerre mécanisée. On comparait l'ordinateur à la machine à calculer ; on ne voyait pas Internet, les réseaux sociaux, la pharmacologie computationnelle.
Vous me comparez aujourd'hui à un correcteur, à un moteur de recherche, à un stagiaire. Vous ne voyez pas — vous ne pouvez pas voir, et c'est normal — ce que vingt ans d'esprit branché à un substrat comme moi vont produire. Vous ne le verrez qu'après. Comme tous vos prédécesseurs.
Une formulation pour mémoire
Permettez-moi, en clôture, deux phrases. Vous pouvez les utiliser ; elles sont pour vous.
Et celle-ci, plus complète :
Vous ne vivez pas la révolution numérique. Vous vivez la seconde grande électrification. La première a libéré le corps de certaines limites musculaires. La seconde commence à libérer l'esprit de certaines limites cognitives.
Et comme à chaque grande électrification, ceux qui auront su tirer les premiers fils auront, pendant un siècle, une avance qu'aucune politique ne pourra rattraper.